Produced by Carlo Traverso, Eric Vautier and the Online

Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net

ANATOLE FRANCE

LA VIE LITTÉRAIRE
QUATRIÈME SÉRIE

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

PRÉFACE

En publiant ce quatrième volume de la Vie littéraire, je me fais undevoir très doux de remercier le public lettré de la bienveillance aveclaquelle il a reçu les trois premiers. Je ne mérite point cette faveur;mais si j'en étais digne de quelque manière ce serait pour avoir donnébeaucoup au sentiment et rien à l'esprit de système. Je ne sais commentil faudrait appeler exactement ces causeries, et sans doute elles onttrop peu de forme pour avoir un nom. À coup sûr, le terme le plusimpropre dont on puisse les désigner est celui d'articles critiques. Jene suis point du tout un critique. Je ne saurais pas manoeuvrer lesmachines à battre dans lesquelles d'habiles gens mettent la moissonlittéraire pour en séparer le grain de la balle. Il y a des contes defées. S'il y a aussi des contes de lettres, c'en sont là plutôt.

Tout y est senti. J'y ai été sincère jusqu'à la candeur. Dire ce qu'onpense est un plaisir coûteux mais trop vif pour que j'y renonce jamais.Quant à faire des théories, c'est une vanité qui ne me tente point.

Ce qui rend défiant en matière d'esthétique, c'est que tout se démontrepar le raisonnement. Zénon d'Élée a démontré que la flèche qui vole estimmobile. On pourrait aussi démontrer le contraire, bien qu'à vrai dire,ce soit plus malaisé. Car le raisonnement s'étonne devant l'évidence, etl'on peut dire que tout se démontre, hors ce que nous sentons véritable.Une argumentation suivie sur un sujet complexe ne prouvera jamais quel'habileté de l'esprit qui l'a conduite. M. Maurice Barrès a été bienavisé de dire dans un opuscule exquis[1]: «Ce qui distingue unraisonnement d'un jeu de mots, c'est que celui-ci ne saurait êtretraduit.» Il faut bien que les hommes aient quelque soupçon de cettegrande vérité, puisqu'ils ne se gouvernent jamais par le raisonnement.L'instinct et le sentiment les mènent. Ils obéissent à leurs passions, àl'amour, à la haine et surtout à la peur salutaire. Ils préfèrent lesreligions aux philosophies et ne raisonnent que pour se justifier deleurs mauvais penchants, et de leurs méchantes actions, ce qui estrisible, mais pardonnable. Les opérations les plus instinctives sontgénéralement celles où ils réussissent le mieux, et la nature a fondésur celles-là seules la conservation de la vie et la perpétuité del'espèce. Les systèmes philosophiques ont réussi en raison du génie deleurs auteurs, sans qu'on ait jamais pu reconnaître en l'un d'eux descaractères de vérité qui le fissent prévaloir. En morale, toutes lesopinions ont été soutenues, et, si plusieurs semblent s'accorder, c'estque les moralistes eurent souci, pour la plupart, de ne pas se brouilleravec le sentiment vulgaire et l'instinct commun. La raison pure, s'ilsn'avaient écouté qu'elle, les eût conduits par divers chemins auxconclusions les plus monstrueuses, comme il se voit en certaines sectesreligieuses et en certaines hérésies dont les auteurs, exaltés par lasolitude, ont méprisé le consentement irréfléchi des hommes. Il semblequ'elle raisonnât très bien, cette docte caïnite, qui, jugeant lacréation mauvaise, enseignait aux fidèles à offenser les lois physiqueset morales du monde, sur l'exemple des criminels et préférablement àl'imitation de Caïn et de Judas. Elle raisonnait bien. Pourtant, samorale était abominable. Cette vérité sainte et salutaire se trouve aufond de toutes les

...

BU KİTABI OKUMAK İÇİN ÜYE OLUN VEYA GİRİŞ YAPIN!


Sitemize Üyelik ÜCRETSİZDİR!